Galerie La Toupie – 2010

Invitation - La Toupie - recto   La Toupie - Invitation - verso

Fernand Cambon, directeur de la Galerie La Toupie, à Paris, à présenté la série des toiles “Rouge et noir” au mois de juin 2010. A cette occasion il a écrit le magnifique texte ci-dessous.

ARDRE 

“La peinture, actuelle, de Zineb Guérout nous donne à voir un invisible. L’embêtant est que cette formulation confine au poncif, celui qui dit à peu près, en assumant son paradoxe, que l’important, dans un tableau, dans cette chose éminemment visuelle, serait l’invisible vers lequel il ferait signe. À ceci près qu’en l’occurrence, ma première phrase est à prendre au pied de la lettre ; ce n’est ni un postulat ni une métaphore.

Zineb Guérout ne nous donne pas à voir son regard. Et il ne suffit pas non plus de dire que cette visée d’un invisible se déduirait tout uniment de ce que ses tableaux seraient « abstraits » ou « non figuratifs », ne donnant ainsi à voir aucune « chose du monde ». Ce serait une nouvelle fois trop simple. Pour essayer de me faire entendre, je dirais que c’est comme s’ils tentaient de viser directement un invisible, de nous le révéler, de nous le dévoiler, de le mettre à nu, palpitant.

Bien sûr, écrivant cela, je pense à ce rouge qui sourd au centre de la grande majorité des tableaux exposés, qui semble se frayer avec difficulté, par effraction-diffraction, un chemin à travers l’opacité des noirs. Ce rouge peut s’appréhender comme quelque lumière minimale qui brille, luit dans la nuit. À ceci près que ce n’est pas une lumière qui éclaire, qui illumine, qui aide à voir. Il m’apparaît que c’est bien plutôt une lumière qui se donne à voir comme telle. Elle est ce qui est à voir. Non pas ce qui permet de voir, mais ce qu’il s’agit enfin de parvenir à voir. 

On est tenté de l’interpréter comme une lumière intérieure. Et – pourquoi pas – comme celle dont serait fait quelque chose comme la « vie intérieure » du sujet, de l’artiste. Mais comment, dès lors, concevoir l’« intérieur » dont il pourrait s’agir ? Intérieur du corps ? Je connais des peintres qui semblent effectivement ouvrir notre regard sur leurs viscères. Mais, si ce rouge est peut-être « viscéral » en sa source, il ne « représente » aucun organe.

Parlera-t-on de l’« âme » ? Je ne sais trop ce qu’on entend par là. Et je sens trop que, dans cette peinture, le corps est concerné. Donc il s’agirait de quelque chose qui se situerait quelque part à la jointure entre l’âme et le corps, de quelque chose comme la vie même, ou encore de quelque chose comme le désir.

Il va de soi que ce quelque chose d’obscur qui rougeoie peine à poindre, à se frayer un chemin jusqu’à la vision, et que cette peine est identique à – comme son envers – l’acte de peindre, lequel pourrait être conçu comme le patient effort qui doit dégager, promouvoir cette visibilité même. À ce titre le rouge est propre à évoquer une lumière ou qui commence ou qui finit, le mot français « crépuscule » pouvant du reste s’appliquer aussi bien au début qu’à la fin du jour. Les mots allemands qui désignent l’« aurore » et le « couchant », Morgenrot et Abendrot, ont du reste en commun l’élément « -rot », qui signifie « rouge » : soit « rouge(ur) du matin » et « rouge(ur) du soir ». Le rouge pourrait ainsi connoter comme la naissance – à produire par l’artiste – d’une lumière et d’un visible.

Il n’est d’ailleurs que trop facile d’associer avec le rouge : érotisme du rouge à lèvres, feu, incendie, sang ; et tout le collier des métaphores, en particulier baroques, qui essaiment à partir des flammes, notamment pour évoquer l’amour, ses délices et ses supplices. Peut-être pourrait-on les rassembler sous la représentation d’une teinte qui associerait indistinctement la vie et la mort, comme en un brasier vibratoire.

Mais ce que je proposerais, c’est d’opérer plutôt le mouvement inverse : non pas d’aller, en un élan centrifuge, de la perception aux associations, du foyer vers l’aura diffuse ; mais au contraire de s’efforcer de ramener, de resserrer tous ces affects, sensations, imaginations vers le point focal de leur incandescence, de les y condenser à l’extrême, jusqu’à l’im- et l’explosion, ce qui d’ailleurs ne peut que relancer – circulairement – la dynamique inverse. 

Ensuite il conviendrait d’essayer de se tenir, de tenir, spectateur, son regard dans cette densité magmatique, de la soutenir, d’y séjourner, salamandre. Là, alors, tout l’imaginaire coagulera, se fera perception, couleur pures, passera et s’absorbera en elles ; couleur qui se charge de tout cet imaginaire, le prend en charge, le fait pure peinture, offert à l’intense sensation du pur voir.

C’est seulement ainsi que le regard, exaspéré, pourra espérer rejoindre l’ardeur même dont est issu le tableau, d’en faire pour soi et sur soi l’épreuve. Donc de venir coïncider avec rien moins que le désir du peintre, le désir de peindre, passé comme tel vivant dans la vision, à voir.”

Fernand Cambon.      

La Toupie - Accrochage rez-de-chaussée
La Toupie – Accrochage rez-de-chaussée

         

Galerie La Toupie - Zineb
Galerie La Toupie – Zineb

          

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